Syllepse

  • Dans l'imaginaire collectif, les violences de genre - au même titre que la pauvreté - sont souvent considérées avec fatalisme. Phénomène social banalisé, elles renvoient à l'ordre «?naturel?» des choses, réduites au seul fait d'«hommes violents». De la sorte, on oublie l'essentiel. Féminicides, viols, harcèlements ne résultent pas seulement de comportements isolés ou «déviants», ils témoignent de ressorts patriarcaux profonds et indiquent une même représentation de l'infériorité des femmes.
    Ces agissements s'inscrivent dans un continuum de violences qui se déploie à toutes les étapes de la vie, dans les espaces privés ou publics et sous de multiples formes - physiques, symboliques, institutionnelles... -, afin de conforter l'emprise masculine.
    La violence patriarcale a ses propres spécificités, mais pour l'aborder dans sa complexité, elle doit être articulée à d'autres structures de domination telles que le mode de production capitaliste - particulièrement abusif pour les femmes - et la matrice coloniale, qui exerce des effets concrets et durables sur les territoires et les corps - principalement ceux des travailleuses pauvres racisées.
    Dans un climat délétère pour les droits des femmes - crise sanitaire et économique, campagnes antigenre, offensives réactionnaires -, un renouveau féministe s'est affirmé ces dernières années, à partir de l'Amérique latine, autour de l'enjeu central de la violence. Et s'est amplifié, en Asie et en Afrique, par son articulation avec d'autres luttes sociales et politiques.

  • Au tournant du 21e siècle, l'Asie affichait des résultats de croissance parmi les plus rapides au monde et des avancées politiques qui donnaient corps à l'idée de «?troisième vague de démocratisation?».
    Les sociétés civiles, plus encore que les États, apparaissaient comme les chevilles ouvrières des transitions en cours et leurs résistances étaient auréolées de légitimité.
    Vingt ans plus tard, l'optimisme a cédé la place au désenchantement.
    Une majorité de pays du continent sont en «?récession démocratique?».
    Glisser son bulletin de vote dans l'urne n'a pas suffi à produire les changements escomptés en termes de droits sociaux et politiques.
    Au contraire. De Rangoun à Manille, de Bangkok à Delhi, ces processus ont plusieurs fois conduit à l'avènement de forces politiques régressives et autoritaires, porteuses de nationalismes populistes et liguées aux minorités économiquement dominantes.
    Là où il y a domination, il y a résistance.
    Si cette affirmation se vérifie souvent, les offensives réactionnaires sapent néanmoins les oppositions en réduisant leurs champs de manoeuvre et leurs ressources.
    Elles jettent en outre une lumière crue sur les tensions qui les traversent.
    Les manifestations anti-blasphèmes en Indonésie, l'appui des chemises jaunes aux coups d'État militaires en Thaïlande, les exactions des organisations intégristes hindoues en Inde ou bouddhistes en ­Birmanie démontrent la plasticité des acteurs sociaux qui peuvent autant défendre que s'opposer aux idées démocratiques et progressistes.
    Une vingtaine d'auteur·es asiatiques, au profil universitaire ou acteurs de terrain, analysent dans ce livre les dynamiques sociales à l'oeuvre dans leur pays, ainsi que les principaux enjeux rencontrés par les sociétés civiles dans des contextes marqués par la croissance des inégalités et la poussée des forces politiques conservatrices et réactionnaires.

  • Affirmons-le d'emblée, le genre n'est pas un concept éthéré, délié des contextes de son émergence ou de son importation.
    Il est ouvertement politique, pour le meilleur et quelques fois pour le pire. Conçu comme un outil d'analyse critique, il a dénaturalisé et révélé le ca- ractère socialement construit de l'ordre traditionnel des sexes, ouvrant de nouvelles voies aux luttes des femmes.
    Le succès de la notion a néanmoins un prix, celui de sa reprise par des acteurs dominants, dont beau- coup l'ont réduite à un outil technocratique de ges- tion et plus encore, de contrôle social et de pouvoir.
    Le recours aux droits des femmes, devenu emblème de la modernité démocratique, a ainsi servi de caution morale à l'entreprise coloniale, aux guerres « humani- taires » et au racisme institutionnel.
    Il est un des discours légitimateurs de la mondiali- sation néolibérale. Les usages « impérialistes » du genre, tout comme son instrumentalisation pour masquer d'autres enjeux, ou encore sa politisation réactionnaire témoignent de l'ambiguïté de l'expression.
    Tantôt au service d'un « communautarisme majo- ritaire », tantôt d'une élite soucieuse de ses intérêts et privilèges.
    Pour inverser la tendance et rendre au genre sa force politique originale, des espaces de mobilisation se réinventent. L'« intersectionnalité » des luttes, en cherchant à aborder de manière égalitaire et imbri- quée, critique et dynamique, les rapports sociaux de classe, de race et de sexe, offre de nouvelles perspec- tives et rend possible de nouvelles alliances.

  • Continent en mouvement, l'Asie se transforme, accentuant les contrastes existants. La variété des régimes politiques, des trajectoires historiques, des niveaux de développement, des traditions culturelles et religieuses témoigne de la complexité de cet espace et des tensions qui le traversent. Des foyers de croissance côtoient des économies exsangues, des démocraties - perfectibles ou en crise - jouxtent des régimes autoritaires, des majorités de pauvres cohabitent avec les "nouveaux riches".
    Les contradictions régionales et les facteurs internes d'instabilité génèrent des climats sociaux tendus, susceptibles de mettre en péril la légitimité nationale et les ambitions politiques et économiques de plusieurs pays asiatiques. Sur l'échiquier de ces sociétés en mutation, l'acteur étatique continue à s'affirmer comme une pièce maîtresse. Les oppositions intérieures existent, mais elles peinent à s'affirmer en raison de marges d'action limitées.
    Des mesures compensatoires ou dissuasives sont ainsi déployées par des autorités attachées à leurs prérogatives et soucieuses de contenir la grogne populaire. Les mouvements de contestation sont légion aux quatre coins du continent - revendications ethniques en Birmanie et en Malaisie, clivages religieux en Inde et aux Philippines, conflits socio-environnementaux en Indonésie, en Chine, en Mongolie..., mais l'émergence de soulèvements sociaux et politiques d'envergure, sur le mode du "printemps arabe", demeure très incertaine.

  • En ce début de 21e siècle, le statut de « puissance émergente » de l'Inde fait consensus. Sa relative modernité politique - élections libres, alternances et contre-pouvoirs autonomes - dans un pays fort de 1,2 milliard de citoyens, tend à valider sa prétention à incarner « la plus grande démocratie du monde ».
    La voie économique que le pays a empruntée depuis le début des années 1990, sans pour autant faire table rase du passé, revêt des accents néolibéraux clairement affirmés.
    Ce mouvement de réformes, qui s'est aussi traduit par une forte accélération de la croissance, répond du même coup à l'ambition de la nation de « retrouver son rang ». En quête d'un ordre multipolaire ajusté et d'une reconnaissance internationale (en particulier de la part des États-Unis), l'Inde oscille entre affirmation nationale et pragmatisme diplomatique, indépendance d'action et efforts d'intégration.
    L'« Inde qui brille » a toutefois ses revers. Les contradictions qui la traversent freinent la possibilité d'un développement équilibré. Les dynamiques de concentration de la richesse l'emportent sur les projets de redistribution. Les écarts se creusent entre riches et pauvres, entre régions, entre villes et campagnes. Au-delà, la fragmentation par castes et communautés religieuses, malgré des changements, reste source d'inégalités et attise le mécontentement des masses exclues.
    Pour « émerger » véritablement, l'Inde devra surmonter les lourdes contraintes sociales et environnementales qui pèsent sur son essor et relever les défis que pose la démocratisation de sa société. Cet ouvrage se propose d'aborder l'ensemble de contradictions que connaît cet immense pays. Notamment le système de caste qui se craquelle au sein de cette puissance nucléaire qui, par ailleurs, a bousculé le cinéma mondial et fait figure aux côtes de la Chine de nouvelle puissance industrielle.

  • Le racisme a la peau dure mais il sait se faire élastique. Il résiste à sa condamnation en sacralisant le clivage entre « eux » et « nous » sur base d'attributs non plus uniquement physiques, mais culturels.
    La mondialisation, tout en diluant les particularismes dans le moule de la modernité, alimente les résurgences identitaires et renforce l'hétérogénéité culturelle des groupes sociaux sur fond de flux migratoires et d'accroissement de la mobilité. Comment articuler égalité et différence dans une perspective citoyenne et démocratique ? La question se pose dans les sociétés « accueillant » des populations immigrées, comme dans celles qui abritent des minorités ethniques et nationales. Des modèles « intégrateurs » aux variantes multiples ont vu le jour au Nord comme au Sud. Quels sont les enjeux de ces politiques ? Reconnaître la diversité dans la perspective d'un projet national commun ? Certaines expériences génèrent des liens collectifs nouveaux, certes conflictuels, imparfaits et inachevés, d'autres aboutissent au rejet parfois violent de pans entiers de la population.
    Si le racisme plonge ses racines dans les inquiétudes culturelles et les peurs identitaires, il a aussi partie liée avec l'exploitation économique et sociale. Discriminations et inégalités se confondent-elles pour autant ? Tantôt le combat pour le respect de la diversité et la lutte contre les dominations sociales vont de pair, tantôt ils s'ignorent, voire s'opposent, dans les principes, comme dans la pratique.

  • Les femmes du tiers-monde revendiquent un agenda socio-politique spécifique qui soit sensible aux spécificités de leur contexte social, économique, culturel et historique.
    Les femmes luttent pour arracher de nouveaux droits individuels et collectifs, et pour mettre fin à des situations de violence et de discrimination.
    Les femmes du Sud, avec leur grande variété de formes et types de contestation, sont des actrices à part entière du changement social.
    Le féminisme comme système d'action et de réflexion non seulement pour l'égalité entre femmes et hommes, pour l'élargissement des droits et pour mettre en question tous les systèmes sociaux producteurs de subordination des femmes.

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